Mozart assassiné
(English version in comments)
En 1939, Saint-Exupéry condamnait une société nivellante, qui tendait (déjà) à l'uniformisation des individus humains. C'était une société en mouvement, marquée par la guerre d'Espagne (1936-1939), prémices de la tristement célèbre deuxième guerre mondiale, qui se partageait entre les "bons" et les "méchants" (cela reste d'actualité). Quand on a des obstacles, on s'oblige à les surmonter, et la société allait de l'avant.
Mais...
Mais, lancée dans son ascension, la société s'est distinguée par les droits, les diplômes, les arts, les découvertes astronomiques, les sciences dures, les matériaux, les énergies, les transports, les communications, les technologies, les armes, et a oublié l'essentiel : l'Homme. Sur la route, un être tremble, poussé par le vent des innovations, piétiné. C'est l'humain, l'individu, cette petite chose en 6 534 382 000 exemplaires, entité négligeable du Grand Ensemble, épi de blé courbé dans un champ de 510 065 000 km². Le fait d'être petit dans l'univers n'impose pas d'être inexistant.
On ne se distingue que très peu par les diplômes, ainsi que je l'ai déjà exprimé précédemment. L'école, l'université, et les emplois, ont tendance à noyer les ambitions, et à ne pas prendre par les épaules, pour l'aider à se révéler, celui qui présente des dispositions particulières, et à noyer celui qui n'entre pas dans le cadre. Un parcours chaotique ou un franc parler alimentent les préjugés. On cherche dès lors, et depuis des décennies, à se distinguer par des valeurs matérielles, seules et mornes échappatoires référentielles, qui s'avèrent être le mode d'existence universel.
Où sont Mozart, Einstein, Marie Curie, Blériot, Franklin, Jung? Sont-ils réduits à l'état de totems, vénérés comme les ruines brillantes d'une civilisation perdue, une civilisation de progrès? L'Atlantide a-t-elle vraiment sombré?
Aujourd'hui, on cherche la sécurité, face aux plaies saignantes de la planète, qui nous rabaissent davantage à notre maigre condition d'humains, et nous entraînent dans le procès de l'Homme face aux hommes, où nous sommes juges, victimes, et surtout coupables. Nous nous complaisons dans un acte, passé devoir, d'auto-destruction, d'auto-flagellation. Mais nous n'avons pas le droit de perdre notre dignité en quémandant la pitié. C'est se mordre la queue et mourir. Personne d'autre que l'Homme ne peut répondre aux prières de l'Homme. Il lui faut donc assumer et se prendre en main.
Ces hommes dont on a retenu les bénéfices, ce sont, aujourd'hui, votre aïeul, votre voisine, votre collègue, votre maire, votre enfant, et vous. Comme on ne déclenche pas de passion sans objet de désir, on ne se révèle pas lorsque le terrain ne s'y prête pas. On s'enterre, on s'enracine, et la glaise qui nous forme se durcit.
"Tu ne veux point t'inquiéter des grands problèmes, tu as eu bien assez de mal à oublier ta condition d'homme. Tu n'es point l'habitant d'une planète errante, tu ne te poses point de questions sans réponse. [...] Nul ne t'a saisi par les épaules quand il était temps encore. Maintenant, la glaise dont tu es formé a séché, et s'est durcie, et nul en toi ne saurait désormais réveiller le musicien endormi ou le poète, ou l'astronome qui peut-être t'habitait d'abord. [...]
Que nous importent les doctrines politiques qui prétendent épanouir les hommes, si nous ne connaissons pas d'abord quel type d'homme elles épanouiront. Qui va naître? Nous ne sommes pas un cheptel à l'engrais, et l'apparition d'un Pascal pauvre pèse plus lourd que la naissance de quelques anonymes prospères. [...] La vérité, ce n'est point ce qui se démontre. Si dans ce terrain, et non dans un autre, les orangers développent de solides racines et se chargent de fruits, ce terrain-là c'est la vérité des orangers. Si cette religion, si cette culture, si cette échelle de valeurs, si cette forme d'activité et non telles autres, favorisent dans l'homme cette prénitude, délivrent en lui un grand seigneur qui s'ignorait, c'est que cette échelle de valeurs, cette culture, cette forme d'activité, sont la vérité de l'homme.*"
Petit roi familial ou grand pionnier mondial, chacun devrait avoir la possibilité d'être soi-même. Que les valeurs de l'individu soient remises au devant de la scène, sans qu'il soit nécessaire de parler au nom d'une politique, d'une croyance, ou de se mettre en marge de la société. Que l'individu soit un complément, non un des rouages d'une machine bien rodée qui ne progresse quasiment plus; une richesse. La routine use les rouages, et les rouages usés bloquent la machine. A force de viser le milieu, certains tombent en bas faute de place; il leur aurait fallu tendre vers le sommet pour toucher au milieu. Il y a partout autour de nous de jeunes possibles dont on a provisoirement éteint l'éclat, mais il est encore temps de les rallumer.
Etre soi, c'est exprimer ses possibles, réaliser ses qualités supérieures dans la mesure où elles apportent du profit et du progrès. En somme, c'est exister, tel que nous avons été formés dans notre moi profond. Certains ont besoin d'un continent entier pour s'exprimer, d'autres se contentent de plus étroite scène, mais tous se respectent, et se rejoignent.
Avec eux, avec les autres.
*Saint-Exupéry, Terre des Hommes, Gallimard Folio, pp. 21 et 159, 2006
